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La tragédie des harraga n’est-elle qu’un épiphénomène ?
A cela, ils ajoutent la tradition du Prophète qui ordonne l’exode si le lieu de résidence ne permet plus de vivre décemment, toute la terre appartenant à Dieu. La meilleure part de vie sur cette terre, pour ces jeunes, se trouve en Europe. L’Eldorado européen, comme on le désignait lors de la pensée matérialiste pure et dure, est devenu l’Eden européen. Pour les aînés, lorsqu’ils étaient jeunes, l’Eden était possible sur la terre d’Algérie même, grâce à l’indépendance source fabuleuse d’inspiration, de rêves, d’utopies et d’idéaux, et l’action féconde du paternel Etat-providence, riche et fort de l’aura de la révolution prometteuse. Il fallait juste un peu de patience et des sacrifices qui seront bien récompensés par l’opulence imminente et l’épanouissement dont rêve toute jeunesse saine de corps et d’esprit. D’autant que, en termes de privations, les jeunes de l’époque étaient plutôt gâtés comparés à ceux d’aujourd’hui.
A l’époque, l’Europe était ouverte, accueillante et très immigrophile, férue de libre circulation. Pour autant, les jeunes Algériens ne se bousculaient pas au portillon de l’émigration, bien au contraire. Fuir le pays était honteux, le regroupement familial inconcevable et la naturalisation inavouable et déshonorante. L’instauration, par la France, des fameux quotas de dizaines de milliers d’immigrants autorisés, après la première fermeture des frontières en 1974, suite aux nationalisations des hydrocarbures, n’y a pas changé grand-chose. Les candidats à l’émigration restaient discrets et les effectifs n’atteignaient pas les prévisions. Il se trouvait même des jeunes émigrés, dits de seconde génération, nés sur le sol européen et en droit d’en prendre la nationalité, qui s’y refusaient. Ils préféraient venir faire leur service national (et non pas seulement militaire, la différence est de taille) dans le pays. Il n’était pas encore question de bi-nationalité. On est loin, très loin de l’esprit de cette époque qui, pourtant, n’est pas aussi lointaine dans le temps.
A l’époque, l’Europe était ouverte, accueillante et très immigrophile, férue de libre circulation. Pour autant, les jeunes Algériens ne se bousculaient pas au portillon de l’émigration, bien au contraire. Fuir le pays était honteux, le regroupement familial inconcevable et la naturalisation inavouable et déshonorante. L’instauration, par la France, des fameux quotas de dizaines de milliers d’immigrants autorisés, après la première fermeture des frontières en 1974, suite aux nationalisations des hydrocarbures, n’y a pas changé grand-chose. Les candidats à l’émigration restaient discrets et les effectifs n’atteignaient pas les prévisions. Il se trouvait même des jeunes émigrés, dits de seconde génération, nés sur le sol européen et en droit d’en prendre la nationalité, qui s’y refusaient. Ils préféraient venir faire leur service national (et non pas seulement militaire, la différence est de taille) dans le pays. Il n’était pas encore question de bi-nationalité. On est loin, très loin de l’esprit de cette époque qui, pourtant, n’est pas aussi lointaine dans le temps.
COMMENT EST-CE ARRIVE ?
Le rêve d’un Eden sur terre est caractéristique de la jeunesse en général. C’est à cet âge, universellement désigné comme la fleur de l’âge, que l’on fait les projets les plus fous avec une rage de vivre qu’on ne retrouvera plus jamais le restant de sa vie. Chez nous, en particulier, le terme jeune désigne le bel âge mais aussi l’essence de tout ce qui est beau, Chbab, un terme qu’on applique même aux animaux et aux choses. Selon les circonstances, cet âge peut être aussi celui de la témérité extrême. Ernest Hemingway, grand voyageur et amoureux de l’île de la liberté, n’écrivait-il pas que c’est dans les moments de bonne santé qu’on devrait mourir. Les Algériens appellent cela: Mourir debout.
L’échec du projet socialiste et la perte de repères, induite par la violente crise sociétale qui a déstabilisé les esprits, ont brisé le rêve du jeune Algérien élevé dans l’ambiance socialisante du pays riche qui n’avait qu’à partager ses richesses pour que tous ces citoyens vivent sans privations, et presque sans efforts, l’Eden en somme. A leur corps défendant, les parents de ces jeunes ont été bien obligés de leur avouer qu’ils ne pourraient jamais espérer la vie de leurs aînés. Aux premiers «l’âge d’or» aux suivants l’incertitude des lendemains. C’est ainsi que les jeunes d’après la rupture des événements d’octobre 1988 se sont brutalement tournés vers un autre Eden qui existe déjà, tant ses images inondaient déjà tous les foyers, et qu’il est possible d’atteindre tout de suite. L’Europe qui était autrefois critiquée, voire dénoncée parfois, devient la source d’inspiration, de rêve et d’illusions les plus belles, pour une bonne partie de la jeunesse angoissée par un quotidien fait de violences, d’interdits et de privations. L’Europe fascine par les images qu’elle envoie, et d’après les récits, forcément agrémentés de ceux qui ont « réussi », la capillarité sociale y est une réalité. D’après André Bejin (1), Le concept de capillarité sociale d’Arsène Dumont (1849 - 1902) désigne « l’ambition dévorante - avivée par les principes mêmes de la démocratie - qui induit les ménages à restreindre le nombre de leurs enfants guidés par l’idéal de sécurité égoïste et de repos, l’individualisme et, enfin, le désir d’imiter la classe sociale dans laquelle on s’efforce d’entrer ». Il est employé, ici, pour dire le sentiment du jeune harrag qui croit que la société européenne lui permettra d’atteindre les ambitions et aspirations qu’il n’a pas pu réaliser chez lui. Pour le malheur de la société algérienne, l’échec de l’expérience socialiste et la crise du deuxième choc pétrolier se sont aggravés par ce que les démographes appellent la trappe malthusienne. Même les progrès réalisés durant la période prospère du socialisme ont été engloutis par L’explosion démographique qui a atteint son paroxysme, en termes d’enfance et de jeunesse, avec ce que cela implique comme besoins socioéconomiques et culturels. La perte d’espoir et de repères d’une certaine jeunesse élevée dans le berceau des promesses démesurées, dans une société qui sombrait dans la crise en se repliant sur elle-même, s’est exprimée par l’émeute de rupture, puis une violence meurtrière pour finir dans une violence qu’on donne à soi-même.
Autant le jeune des années soixante-dix était rêveur et romantique autant celui des années quatre-vingt-dix était claustrophobe, angoissé par un sentiment de promiscuité aux horizons bouchés. Dans les villes surpeuplées, le sentiment de promiscuité était mélangé à l’angoisse des interdits culturels: pas d’anonymat, pas d’altérité, que du rigorisme. C’est à cette époque qu’un collègue avait écrit dans le seul hebdomadaire qui existait: «Nous n’avons pas de villes, nous n’avons que de gros villages ». C’est à cette période aussi que s’est déclenché le mouvement du deuxième retour des rapatriés déçus, du rush sur les ambassades européennes encouragé, massifié l’allocation-voyage en devise instaurée, du regroupement familial massif en Europe et même des naturalisations.
Le mouvement s’est singulièrement aggravé avec l’irruption de la violence meurtrière armée sur pratiquement tout le territoire national. Devant les massacres qui les visaient en premier, même les aînés, jeunes rêveurs des années socialistes et nationalistes, ont pris le chemin de l’exil. Ils occupaient parfois des positions publiques et occupaient des postes importants dans la société et l’Etat. Leurs départs, même forcés, étaient un désaveu cinglant du rêve de leur jeunesse. L’effet sur la génération de leurs enfants n’est pas difficilement imaginable. La mort dans l’âme, le projet qui était social, généreux, altruiste, devenait égocentré. Alors, pour une grande partie de la jeunesse, la société algérienne, très rassurante par le passé, devenait incertaine voire répulsive. Les générations actuelles sont nées et ont grandi dans ce déchirement et se trouvent confrontées, pour une partie d’entre elles, à une quotidienneté frustrante, trop frustrante comparée à l’illusion de l’Eden européen. L’inquiétude, dans de telles conditions, est grande. Dans sa conférence de presse, comme compte-rendu public de l’année 2007, le président de l’organisation officielle des droits de l’homme (2) disait qu’« Il y a urgence » en parlant des droits sociaux. Ce serait faire offense à l’intelligence de ce grand homme de Droit que de réduire le sens de ses propos à leur seule dimension socioéconomique, «au tube digestif»; une imagerie dont les Algériens ont appris à se servir pour désigner l’économisme ambiant depuis les émeutes dites de la semoule (3).
Mais alors, d’où vient cette force qui jette des dizaines de jeunes à la mer, de leur plein gré, serait-ce l’attractivité irrésistible d’une certaine image de l’Europe ou est-ce le mal-être chez soi ? Là non plus, la réponse ne saurait être ferme, il faudra beaucoup plus de recherches rigoureuses pour y arriver. On peut, toutefois, avancer un début de réponse sous forme d’hypothèse : le rêve d’une expérience européenne étant largement répandu parmi la jeunesse, il existe une catégorie particulière de jeunes, fragilisés par la fascination d’un idyllique modèle européen, sublimé par l’émulation de ceux qui ont « réussi » à s’y installer, au téléphone ou lors de visites assorties pour la preuve, aggravée par un déficit d’intégration sociale, qui passent à l’acte. Par intégration sociale, il ne faut pas entendre socioéconomique seulement, on ne comprendrait pas, sinon, pourquoi des jeunes se trouvant dans des conditions matérielles plus difficiles que les harraga n’ont pas quitté le pays, même légalement, et encore moins tenté l’aventure de la clandestinité.
L’intégration sociale doit être appréhendée dans sa complexité économique, bien sûr, mais aussi culturelle, psychosociologique et affective. De même que l’obsession du rêve européen ne concerne pas que ceux qui n’ont pas encore essayé, elle persiste chez des récidivistes dont certains avouent avoir pleuré home sweet home dans le froid, l’isolement et l’obscurité de la clandestinité qu’ils ont eu à supporter.
Autrefois médite et accusée, l’Europe est donc, au fil du temps, sublimée et adulée. L’évolution est violente, autant que brutale; changer de valeurs contradictoires, en si peu de temps, même pas la vie complète d’une seule génération, voilà qui peut bien expliquer la perte de repères dans un mouvement qui s’apparente à un trouble existentiel. Aujourd’hui, les harraga n’ont qu’une envie, celle de traverser la mer pour regagner l’Europe. Il s’agit pour eux de braver l’interdit d’émigrer, brûler ses papiers et « brûler la route » de l’aller comme du refoulement.
Au fil du temps, le terme de L’hadda s’est éclipsé au profit de celui de L’harga qui s’est généralisé à tout le Maghreb et même au-delà. L’évolution terminologique est symptomatique de l’évolution de la pression migratoire sud - nord et de la réponse nord - sud qui lui a été opposée. Tant qu’on était dans la logique des droits du Maghreb, et en particulier l’Algérie, sur l’Europe et particulièrement la France, à cause de la colonisation passée et la contribution des premières générations d’émigrés à la défense puis à la reconstruction du vieux continent, les jeunes se sentaient en droit, voire en devoir, d’aventure d’émigration forcée, contre l’Europe ingrate qui s’enferme au point d’isoler leurs pays. La France, à maintes reprises, reconnaît que ses immigrés ont largement contribué à sa défense et sa reconstruction. En même temps, elle s’est dotée de mesures de contrôle pour une immigration choisie.
Pour l’Algérie en particulier, l’isolement devenait au fil des événements, bien réel, surtout à partir du milieu de la décennie 1990. L’instauration du visa, remontait à une année. Au fil du temps et des événements, les critères de son obtention devenaient de plus en plus drastiques de sorte que les jeunes « non intégrables » n’avaient aucune chance de l’avoir. A travers les refus massifs et répétés qu’ils essuyaient, une catégorie des jeunes avait compris que l’immigration choisie était déjà en marche. On estimait à 15% environ les entrants avec visa qui ne ressortaient plus. Les régularisations répétées, au cas par cas, confirmaient le tri migratoire. Parmi ces porteurs de visas, certains continuaient leur route vers d’autres pays que la France, le Canada en particulier. Vu du côté algérien, c’est un brain—drain. Chez certains jeunes refusés, c’est le début d’un sentiment « d’étouffement » que le sociologue Abdelkader Djeghloul avait relevé dans son intervention télévisée, suite à la remise du rapport de la commission d’enquête, dont il a fait partie, sur les douloureux événements de Kabylie. Il avait clairement identifié comme l’un des facteurs explicatifs du mal-être, un certain sentiment d’isolement aggravé par l’instauration du visa pour l’Europe, particulièrement la France, et le durcissement évolutif des procédures pour son obtention alors qu’il n’y a presque pas une seule famille qui ne compte pas au moins un parent proche ou éloigné vivant de l’autre côté de la Méditerranée. Il avait fait ce constat pour la Kabylie par honnêteté intellectuelle liée à son obligation contractuelle car c’était son seul terrain d’enquête. Je suis sûr qu’il ne s’opposera pas à ce que je généralise ce constat à tous les foyers d’émigration des diverses régions du pays, en y ajoutant le sentiment de « sevrage d’altérité » qu’implique un tel isolement à un âge où l’on est naturellement curieux et avide de découvrir l’autre, ou plutôt de redécouvrir cet autre que les aînés connaissaient si bien. Il faut dire que cet isolement n’est pas que le fait des restrictions migratoires imposées par l’Europe, l’image répulsive qu’a donnée de notre pays la tragédie nationale des années 1990 y est pour beaucoup. Nous ne recevions, et nous ne recevons toujours, que très peu d’étrangers, même en touristes. Evidemment, ce n’est là qu’un facteur parmi d’autres qui pourraient expliquer la réalité d’un isolement réel qui a failli étouffer le pays dans tous les domaines : économique, diplomatique, médiatique, commercial - hormis les hydrocarbures -, et... culturel. Briser cet isolement a été le deuxième thème le plus fort et le plus populaire, après celui de la restauration de la paix, dans la campagne électorale du Président de la République dès le début.
Lors de la rencontre de Rabat en 1999, citée précédemment, un professeur de l’Université de Louvain-la-Neuve (4) en Belgique avait émis une idée audacieuse qui peut être résumée ainsi : laisser libre la circulation entre les pays des deux rives de la Méditerranée, avec des conditionnalités très dures sur les contrevenants qui ne respecteraient pas l’obligation de sortie au délai prévu, pouvant aller jusqu’à l’interdiction du sol européen à l’avenir. Il pense qu’ainsi, les gens seront rassurés sur la possibilité de visiter l’Europe quand ils le voudraient tout en vivant chez eux. De plus, grâce à ces visites possibles, ils pourront découvrir la simple réalité des choses qu’ils ont tendance à sublimer, ce qui les rendra plus réalistes. Enfin, raisonnablement, ils ne seront pas tentés de «brûler» cette opportunité au risque, pour eux, de se voir interdire l’accès à l’Europe tout simplement. Il vaut mieux s’assurer la libre circulation que l’issue incertaine de la clandestinité.
J’avais trouvé l’idée séduisante mais mon ami le professeur Luigi Di Comite de l’Université de Bari en Italie m’avait opposé un autre point de vue en me disant que c’était «un rêve». Peut-être, pensait-il qu’un chercheur belge, ne vivant pas la pression migratoire des harraga comme les Italiens, pouvait se permettre ce rêve et qu’un chercheur algérien, ressortissant d’un pays d’émigration, ne pouvait qu’applaudir à l’idée. Il devait certainement avoir raison mais je n’ai pu m’empêcher de lui faire remarquer que, comme nous l’avons appris et tel que nous l’enseignons, tous les projets commencent par un rêve. L’indépendance de notre pays qui était inconcevable avant les années 1920, devenue réalité en quarante ans seulement, après plus d’un siècle d’implantation coloniale dite irréversible, n’a-t-elle pas commencé par un rêve ? Ou alors, serions-nous, nous autres Algériens, d’éternels rêveurs ? J’ai retrouvé la même opinion, bien plus tard, sous une autre forme, lors de l’atelier technique des experts des 5 5, tenu à Alger en juin 2005, dans les propos d’une experte espagnole. Elle disait en substance : « Plus l’Europe renforce et multiplie les restrictions devant les demandeurs de visas, plus nombreux et plus déterminés sont les harraga »; un constat d’expert, sans appel, établi après une observation méthodique de terrain richement documentée. L’attitude espagnole est généralement considérée par les anti-immigration européens comme génératrice d’appels d’air migratoire, surtout après les régularisations massives répétées, c’est, dans une moindre mesure, le cas de l’Italie aussi. Mais peuvent-ils sérieusement faire autrement ? Il n’y a pas longtemps, ces deux pays étaient des foyers d’émigration, eux aussi, pour des raisons économiques, aujourd’hui ils sont les derniers à achever leur transition démographique. Leurs chercheurs ne se trompent pas lorsqu’ils insistent sur leurs grands besoins en immigration.
Pour les Algériens en particulier, le changement de destination première, de la France vers l’Espagne et l’Italie, peut s’expliquer, bien sûr, par la géographie mais pas seulement. Il semble qu’il y a, de plus en plus, de harraga se trouvant en France qui passeraient en Espagne. On peut comprendre, par les images que renvoient les deux pays et de leur perception par les candidats à l’émigration, que pour un harrag algérien, l’espoir, même illusoire, d’un dénouement de situation est moins permis dans le premier pays que dans le second. Dans le subconscient, l’Espagne est la terre où le règne musulman a fleuri d’une magnifique civilisation, intégrant tout ce qu’ont pu donner de meilleur les peuples islamo-arabo-berbéro-judéo-afro-euro-méditerranéens. En dépit de la différence culturelle et religieuse, qui favorise plutôt les Hispaniques sud-américains lors des régularisations, à cause d’une relative meilleure et plus rapide intégration sans doute, il y a, en plus de la proximité géographique, une certaine proximité historique spirituelle que les jeunes apprennent dans les livres et documentaires d’histoire.
Voilà qui souligne encore une fois, s’il en est besoin, la nécessité d’études pluridisciplinaires regroupant les chercheurs d’ici, algériens, et de là-bas, algériens expatriés et européens. Les rencontres internationales politico-universitaires comme celle à laquelle nous avait conviés le Conseil d’Etat (le Sénat algérien) en juin 2005, ou d’autres, en Algérie et ailleurs (5), sont des initiatives qui contribuent énormément à ce travail de réflexion commune très utile. En se multipliant et se diversifiant, elles devraient se faire avec plus de substance, tirée d’études approfondies, rigoureuses, systématiques et continues. Pour qu’elle soit efficace, l’aide du chercheur à la décision politique doit être scientifique car, comme écrivait Jacques Véron: «La science légitime la politique, celle-ci l’oriente».
L’échec du projet socialiste et la perte de repères, induite par la violente crise sociétale qui a déstabilisé les esprits, ont brisé le rêve du jeune Algérien élevé dans l’ambiance socialisante du pays riche qui n’avait qu’à partager ses richesses pour que tous ces citoyens vivent sans privations, et presque sans efforts, l’Eden en somme. A leur corps défendant, les parents de ces jeunes ont été bien obligés de leur avouer qu’ils ne pourraient jamais espérer la vie de leurs aînés. Aux premiers «l’âge d’or» aux suivants l’incertitude des lendemains. C’est ainsi que les jeunes d’après la rupture des événements d’octobre 1988 se sont brutalement tournés vers un autre Eden qui existe déjà, tant ses images inondaient déjà tous les foyers, et qu’il est possible d’atteindre tout de suite. L’Europe qui était autrefois critiquée, voire dénoncée parfois, devient la source d’inspiration, de rêve et d’illusions les plus belles, pour une bonne partie de la jeunesse angoissée par un quotidien fait de violences, d’interdits et de privations. L’Europe fascine par les images qu’elle envoie, et d’après les récits, forcément agrémentés de ceux qui ont « réussi », la capillarité sociale y est une réalité. D’après André Bejin (1), Le concept de capillarité sociale d’Arsène Dumont (1849 - 1902) désigne « l’ambition dévorante - avivée par les principes mêmes de la démocratie - qui induit les ménages à restreindre le nombre de leurs enfants guidés par l’idéal de sécurité égoïste et de repos, l’individualisme et, enfin, le désir d’imiter la classe sociale dans laquelle on s’efforce d’entrer ». Il est employé, ici, pour dire le sentiment du jeune harrag qui croit que la société européenne lui permettra d’atteindre les ambitions et aspirations qu’il n’a pas pu réaliser chez lui. Pour le malheur de la société algérienne, l’échec de l’expérience socialiste et la crise du deuxième choc pétrolier se sont aggravés par ce que les démographes appellent la trappe malthusienne. Même les progrès réalisés durant la période prospère du socialisme ont été engloutis par L’explosion démographique qui a atteint son paroxysme, en termes d’enfance et de jeunesse, avec ce que cela implique comme besoins socioéconomiques et culturels. La perte d’espoir et de repères d’une certaine jeunesse élevée dans le berceau des promesses démesurées, dans une société qui sombrait dans la crise en se repliant sur elle-même, s’est exprimée par l’émeute de rupture, puis une violence meurtrière pour finir dans une violence qu’on donne à soi-même.
Autant le jeune des années soixante-dix était rêveur et romantique autant celui des années quatre-vingt-dix était claustrophobe, angoissé par un sentiment de promiscuité aux horizons bouchés. Dans les villes surpeuplées, le sentiment de promiscuité était mélangé à l’angoisse des interdits culturels: pas d’anonymat, pas d’altérité, que du rigorisme. C’est à cette époque qu’un collègue avait écrit dans le seul hebdomadaire qui existait: «Nous n’avons pas de villes, nous n’avons que de gros villages ». C’est à cette période aussi que s’est déclenché le mouvement du deuxième retour des rapatriés déçus, du rush sur les ambassades européennes encouragé, massifié l’allocation-voyage en devise instaurée, du regroupement familial massif en Europe et même des naturalisations.
Le mouvement s’est singulièrement aggravé avec l’irruption de la violence meurtrière armée sur pratiquement tout le territoire national. Devant les massacres qui les visaient en premier, même les aînés, jeunes rêveurs des années socialistes et nationalistes, ont pris le chemin de l’exil. Ils occupaient parfois des positions publiques et occupaient des postes importants dans la société et l’Etat. Leurs départs, même forcés, étaient un désaveu cinglant du rêve de leur jeunesse. L’effet sur la génération de leurs enfants n’est pas difficilement imaginable. La mort dans l’âme, le projet qui était social, généreux, altruiste, devenait égocentré. Alors, pour une grande partie de la jeunesse, la société algérienne, très rassurante par le passé, devenait incertaine voire répulsive. Les générations actuelles sont nées et ont grandi dans ce déchirement et se trouvent confrontées, pour une partie d’entre elles, à une quotidienneté frustrante, trop frustrante comparée à l’illusion de l’Eden européen. L’inquiétude, dans de telles conditions, est grande. Dans sa conférence de presse, comme compte-rendu public de l’année 2007, le président de l’organisation officielle des droits de l’homme (2) disait qu’« Il y a urgence » en parlant des droits sociaux. Ce serait faire offense à l’intelligence de ce grand homme de Droit que de réduire le sens de ses propos à leur seule dimension socioéconomique, «au tube digestif»; une imagerie dont les Algériens ont appris à se servir pour désigner l’économisme ambiant depuis les émeutes dites de la semoule (3).
Mais alors, d’où vient cette force qui jette des dizaines de jeunes à la mer, de leur plein gré, serait-ce l’attractivité irrésistible d’une certaine image de l’Europe ou est-ce le mal-être chez soi ? Là non plus, la réponse ne saurait être ferme, il faudra beaucoup plus de recherches rigoureuses pour y arriver. On peut, toutefois, avancer un début de réponse sous forme d’hypothèse : le rêve d’une expérience européenne étant largement répandu parmi la jeunesse, il existe une catégorie particulière de jeunes, fragilisés par la fascination d’un idyllique modèle européen, sublimé par l’émulation de ceux qui ont « réussi » à s’y installer, au téléphone ou lors de visites assorties pour la preuve, aggravée par un déficit d’intégration sociale, qui passent à l’acte. Par intégration sociale, il ne faut pas entendre socioéconomique seulement, on ne comprendrait pas, sinon, pourquoi des jeunes se trouvant dans des conditions matérielles plus difficiles que les harraga n’ont pas quitté le pays, même légalement, et encore moins tenté l’aventure de la clandestinité.
L’intégration sociale doit être appréhendée dans sa complexité économique, bien sûr, mais aussi culturelle, psychosociologique et affective. De même que l’obsession du rêve européen ne concerne pas que ceux qui n’ont pas encore essayé, elle persiste chez des récidivistes dont certains avouent avoir pleuré home sweet home dans le froid, l’isolement et l’obscurité de la clandestinité qu’ils ont eu à supporter.
Autrefois médite et accusée, l’Europe est donc, au fil du temps, sublimée et adulée. L’évolution est violente, autant que brutale; changer de valeurs contradictoires, en si peu de temps, même pas la vie complète d’une seule génération, voilà qui peut bien expliquer la perte de repères dans un mouvement qui s’apparente à un trouble existentiel. Aujourd’hui, les harraga n’ont qu’une envie, celle de traverser la mer pour regagner l’Europe. Il s’agit pour eux de braver l’interdit d’émigrer, brûler ses papiers et « brûler la route » de l’aller comme du refoulement.
Au fil du temps, le terme de L’hadda s’est éclipsé au profit de celui de L’harga qui s’est généralisé à tout le Maghreb et même au-delà. L’évolution terminologique est symptomatique de l’évolution de la pression migratoire sud - nord et de la réponse nord - sud qui lui a été opposée. Tant qu’on était dans la logique des droits du Maghreb, et en particulier l’Algérie, sur l’Europe et particulièrement la France, à cause de la colonisation passée et la contribution des premières générations d’émigrés à la défense puis à la reconstruction du vieux continent, les jeunes se sentaient en droit, voire en devoir, d’aventure d’émigration forcée, contre l’Europe ingrate qui s’enferme au point d’isoler leurs pays. La France, à maintes reprises, reconnaît que ses immigrés ont largement contribué à sa défense et sa reconstruction. En même temps, elle s’est dotée de mesures de contrôle pour une immigration choisie.
Pour l’Algérie en particulier, l’isolement devenait au fil des événements, bien réel, surtout à partir du milieu de la décennie 1990. L’instauration du visa, remontait à une année. Au fil du temps et des événements, les critères de son obtention devenaient de plus en plus drastiques de sorte que les jeunes « non intégrables » n’avaient aucune chance de l’avoir. A travers les refus massifs et répétés qu’ils essuyaient, une catégorie des jeunes avait compris que l’immigration choisie était déjà en marche. On estimait à 15% environ les entrants avec visa qui ne ressortaient plus. Les régularisations répétées, au cas par cas, confirmaient le tri migratoire. Parmi ces porteurs de visas, certains continuaient leur route vers d’autres pays que la France, le Canada en particulier. Vu du côté algérien, c’est un brain—drain. Chez certains jeunes refusés, c’est le début d’un sentiment « d’étouffement » que le sociologue Abdelkader Djeghloul avait relevé dans son intervention télévisée, suite à la remise du rapport de la commission d’enquête, dont il a fait partie, sur les douloureux événements de Kabylie. Il avait clairement identifié comme l’un des facteurs explicatifs du mal-être, un certain sentiment d’isolement aggravé par l’instauration du visa pour l’Europe, particulièrement la France, et le durcissement évolutif des procédures pour son obtention alors qu’il n’y a presque pas une seule famille qui ne compte pas au moins un parent proche ou éloigné vivant de l’autre côté de la Méditerranée. Il avait fait ce constat pour la Kabylie par honnêteté intellectuelle liée à son obligation contractuelle car c’était son seul terrain d’enquête. Je suis sûr qu’il ne s’opposera pas à ce que je généralise ce constat à tous les foyers d’émigration des diverses régions du pays, en y ajoutant le sentiment de « sevrage d’altérité » qu’implique un tel isolement à un âge où l’on est naturellement curieux et avide de découvrir l’autre, ou plutôt de redécouvrir cet autre que les aînés connaissaient si bien. Il faut dire que cet isolement n’est pas que le fait des restrictions migratoires imposées par l’Europe, l’image répulsive qu’a donnée de notre pays la tragédie nationale des années 1990 y est pour beaucoup. Nous ne recevions, et nous ne recevons toujours, que très peu d’étrangers, même en touristes. Evidemment, ce n’est là qu’un facteur parmi d’autres qui pourraient expliquer la réalité d’un isolement réel qui a failli étouffer le pays dans tous les domaines : économique, diplomatique, médiatique, commercial - hormis les hydrocarbures -, et... culturel. Briser cet isolement a été le deuxième thème le plus fort et le plus populaire, après celui de la restauration de la paix, dans la campagne électorale du Président de la République dès le début.
Lors de la rencontre de Rabat en 1999, citée précédemment, un professeur de l’Université de Louvain-la-Neuve (4) en Belgique avait émis une idée audacieuse qui peut être résumée ainsi : laisser libre la circulation entre les pays des deux rives de la Méditerranée, avec des conditionnalités très dures sur les contrevenants qui ne respecteraient pas l’obligation de sortie au délai prévu, pouvant aller jusqu’à l’interdiction du sol européen à l’avenir. Il pense qu’ainsi, les gens seront rassurés sur la possibilité de visiter l’Europe quand ils le voudraient tout en vivant chez eux. De plus, grâce à ces visites possibles, ils pourront découvrir la simple réalité des choses qu’ils ont tendance à sublimer, ce qui les rendra plus réalistes. Enfin, raisonnablement, ils ne seront pas tentés de «brûler» cette opportunité au risque, pour eux, de se voir interdire l’accès à l’Europe tout simplement. Il vaut mieux s’assurer la libre circulation que l’issue incertaine de la clandestinité.
J’avais trouvé l’idée séduisante mais mon ami le professeur Luigi Di Comite de l’Université de Bari en Italie m’avait opposé un autre point de vue en me disant que c’était «un rêve». Peut-être, pensait-il qu’un chercheur belge, ne vivant pas la pression migratoire des harraga comme les Italiens, pouvait se permettre ce rêve et qu’un chercheur algérien, ressortissant d’un pays d’émigration, ne pouvait qu’applaudir à l’idée. Il devait certainement avoir raison mais je n’ai pu m’empêcher de lui faire remarquer que, comme nous l’avons appris et tel que nous l’enseignons, tous les projets commencent par un rêve. L’indépendance de notre pays qui était inconcevable avant les années 1920, devenue réalité en quarante ans seulement, après plus d’un siècle d’implantation coloniale dite irréversible, n’a-t-elle pas commencé par un rêve ? Ou alors, serions-nous, nous autres Algériens, d’éternels rêveurs ? J’ai retrouvé la même opinion, bien plus tard, sous une autre forme, lors de l’atelier technique des experts des 5 5, tenu à Alger en juin 2005, dans les propos d’une experte espagnole. Elle disait en substance : « Plus l’Europe renforce et multiplie les restrictions devant les demandeurs de visas, plus nombreux et plus déterminés sont les harraga »; un constat d’expert, sans appel, établi après une observation méthodique de terrain richement documentée. L’attitude espagnole est généralement considérée par les anti-immigration européens comme génératrice d’appels d’air migratoire, surtout après les régularisations massives répétées, c’est, dans une moindre mesure, le cas de l’Italie aussi. Mais peuvent-ils sérieusement faire autrement ? Il n’y a pas longtemps, ces deux pays étaient des foyers d’émigration, eux aussi, pour des raisons économiques, aujourd’hui ils sont les derniers à achever leur transition démographique. Leurs chercheurs ne se trompent pas lorsqu’ils insistent sur leurs grands besoins en immigration.
Pour les Algériens en particulier, le changement de destination première, de la France vers l’Espagne et l’Italie, peut s’expliquer, bien sûr, par la géographie mais pas seulement. Il semble qu’il y a, de plus en plus, de harraga se trouvant en France qui passeraient en Espagne. On peut comprendre, par les images que renvoient les deux pays et de leur perception par les candidats à l’émigration, que pour un harrag algérien, l’espoir, même illusoire, d’un dénouement de situation est moins permis dans le premier pays que dans le second. Dans le subconscient, l’Espagne est la terre où le règne musulman a fleuri d’une magnifique civilisation, intégrant tout ce qu’ont pu donner de meilleur les peuples islamo-arabo-berbéro-judéo-afro-euro-méditerranéens. En dépit de la différence culturelle et religieuse, qui favorise plutôt les Hispaniques sud-américains lors des régularisations, à cause d’une relative meilleure et plus rapide intégration sans doute, il y a, en plus de la proximité géographique, une certaine proximité historique spirituelle que les jeunes apprennent dans les livres et documentaires d’histoire.
Voilà qui souligne encore une fois, s’il en est besoin, la nécessité d’études pluridisciplinaires regroupant les chercheurs d’ici, algériens, et de là-bas, algériens expatriés et européens. Les rencontres internationales politico-universitaires comme celle à laquelle nous avait conviés le Conseil d’Etat (le Sénat algérien) en juin 2005, ou d’autres, en Algérie et ailleurs (5), sont des initiatives qui contribuent énormément à ce travail de réflexion commune très utile. En se multipliant et se diversifiant, elles devraient se faire avec plus de substance, tirée d’études approfondies, rigoureuses, systématiques et continues. Pour qu’elle soit efficace, l’aide du chercheur à la décision politique doit être scientifique car, comme écrivait Jacques Véron: «La science légitime la politique, celle-ci l’oriente».
* Enseignant-chercheur, Fac des Sciences Sociales, Oran, Expert.
Notes :
1- Andre Bejin, Revue de Population (French Edition), 44e Année, No. 6 (Nov. - Dec., 1989), pp. 1009-1028, Institut National d’Etudes Démographiques (I.N.E.D.) Paris.
2- Monsieur Farouk KSENTINI est président la Commission Nationale Consultative de Promotion et de Protection des Droits de l’Homme ( par abréviation ; C.N.C.P.P.D.H.).
3- L’appellation « Emeutes de la semoule » a été lancée par la presse occidentale, à propos de l’Algérie, lors des émeutes du 05 octobre 1988 qui ont marqué, dans l’histoire du pays, la rupture avec le système hérité de la période d’après - guerre de libération nationale, et l’indépendance acquise en 1962. En réaction à cette expression simplificatrice que les Algériens ont trouvé à la limite de l’insulte, des intellectuels algériens ont répliqué, de manière fragmentaire oralité oblige, que l’Algérien est un homo économicus comme tous les autres mais qu’il ne saurait se réduire à un tube digestif. Deux années plus tard, la constitution a été amendée pour introduire le pluralisme politique et consacrer le libéralisme économique.
4- Cf. Jean Yves Carlier : « Pour la suppression des visas. Du pas suspendu du gitan au temps de cigogne, de libre circulation à la circulation libre », in « La migration clandestine : Enjeux et perspectives » op. cit. page 58.
5- Cf. notamment
-Migrazioni e cooperazione, ISPROM, 1994, presso la tipografia Stef di Cagliari, Italie
-Immigration méditerranéenne, contextes actuels et perspectives d’avenir, Université Al Charif Al Idrissi d’Al Hoceima, 1994, Maroc
-Démographie : Problèmes de la jeunesse et de l’enfance Maghrébines, Alger, 1994, Algérie.
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